« NQNT », ou l’émergence d’un Rap post-moderne.

Plutôt que de réaliser une critique titre par titre en assénant une opinion arbitraire, le tout en prenant en soin de ne pas en exposer les biais et les partis-pris idéologiques (certains « blogs » à la petite semaine savent de quoi je parle), il me semble préférable de se servir du dernier EP que VALD nous a livré pour donner à chacun des clés de compréhension permettant d’apprécier la radicale nouveauté de son oeuvre au sein du Rap Français.

Par « post-moderne », j’entends ici le dépassement du clivage entre tradition et modernité que VALD opère en alliant un style baroque empreint d’un certain classicisme, au recours quasi constant de l’écriture automatique surréaliste, le tout sur la base d’un art romanesque ironiquement neutre. À ceux qui craignent d’ores et déjà un article verbeux vide où il ne s’agit que de jeter de grands mots à la tête du lecteur pour se doigter le nombril (comme le font de nombreux pseudo-intellectuels qui capitalisent sur l’indigence des internautes pour acquérir un certain statut, voire s’inventer des carrières), je vous rassure, il n’en est nullement question. Simplement, pour une fois que nous tenons quelqu’un qui peut réellement avoir des prétentions artistiques dans le Rap Français, n’ayons pas peur de montrer à ceux qui méprisent le Rap dans son ensemble que le public n’est pas uniquement constitué d’analphabètes tout juste bon à scander des insultes en rythme. Cette parenthèse étant effectuée, poursuivons notre propos.

À l’écoute du projet, il est difficile de ne pas remarquer la densité exubérante d’allitérations et d’assonances, de rimes multi-syllabiques, de champs lexicaux inédits mais aussi l’originalité et la rapidité des séquences employées. À l’heure où le rap est plus populaire que jamais et où le marché pèse de tout son poids pour des morceaux à l’élaboration enfantine (avec l’imagination en moins), faire le choix du baroque, de la surcharge décorative (car, contrairement à d’autres, le style reste ici bien décor et non substance) relève d’un certain aristocratisme qui méprise l’esprit du temps et ses revendications « d’accessibilité à tous », mais valorise la technicité et le respect de règles dans l’exercice du Rap. Réhabiliter des contraintes dans l’exercice de l’art, faire la part belle à « la danse dans les chaînes » selon l’expression de Nietzsche, est une attitude classique suffisamment rare au XXIème siècle pour qu’on prenne le temps de la souligner.

Pour autant, cela n’empêche nullement VALD de prendre ce qu’il y a à prendre d’intéressant dans l’art moderne. Ainsi, son écriture est travaillée par l’écriture automatique et le flux de (l’in-)conscience. En recourant à ces méthodes, ce dernier nous délivre l’accès à un imaginaire débridé et chaotique, libéré des antiennes moralisatrices et des lieux communs proverbiaux. Dans quelle bouche nous serait-il donné d’entendre : « Même sans bulles dans mon champagne / J’me sens puissant bon j’t’en parle » ou « Y'en a marre de la faim, d'la fin du joint, du parfum du ravin / joindre les mains, flotter comme Séraphin » ? Tourner en ridicule la raison et le sens, ouvrir le Rap au champ de l’inconscient pour le débarrasser du militantisme onaniste satisfait : voilà qui est aussi téméraire qu’inédit.

Cette identité classico-moderne, en plus d’ouvrir la voie à des terres jusqu’ici inexplorées, disculpe VALD de tout dogmatisme, et laisse entrevoir le sourire tragique qui anime son oeuvre. Cette synthèse post-moderne culmine dans la dimension "romanesque" de son entreprise. Dans "L’Art Du Roman", Milan Kundera définit l’esprit du roman comme l’esprit de complexité, comme « l’art ironique par excellence », comme « ce qui nous prive des certitudes en dévoilant le monde comme ambiguïté ». Or si l’oeuvre de VALD peut se définir par quelque chose, c’est bien par son ironie, son équivocité, son absence de certitudes. Ses morceaux ne sont pas des prêches, des « appels à » ou des manuels de vie, mais des poèmes tragi-comiques, de légères odes de l’absurde drapant la misère de l’homme dans l’esprit et le rire ; un clin d’oeil à ceux qui ont entendu « le rire de Dieu ». Face aux kitschissimes détenteurs des vérités dernières et aux épiciers de la rime, NQNT offre un recours inespéré. Le savoureux élixir du seul savant-fou que compte ce laboratoire crépusculaire qu’est le Rap.